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Œuvre du mois - Pablo Picasso, Deux Têtes

 

Depuis peu, le musée des Beaux-Arts de Liège peut se prévaloir de conserver une troisième œuvre de Picasso.

En effet, le musée possédait déjà deux autres œuvres de l’artiste, fait assez rare pour un musée belge : d’une part, l’œuvre charnière rattachée à la période bleue, « La famille Soler », peinte en 1903 à Barcelone, clas-sée « Trésor » de la Fédération Wallonie-Bruxelles et acquise par une délégation liégeoise à Lucerne en juin 1939 ; d’autre part, un grand pastel de 1967 « Grande tête d’homme », provenant de la donation Graindorge et mis en dépôt par la Communauté française de Bel-gique en 1981.

Aussi l’arrivée au musée d’une œuvre cubiste de Picasso est-elle accueillie avec grand enthousiasme. Ce dépôt d’un collectionneur privé, conclu en 2018 pour une durée de dix ans, comprend au total quatre toiles d’artistes de renommée internationale : Formes circulaires Lune n°3, de Robert Delaunay, Machine à coudre et Réalisme pictural d’une paysanne, de Kasi-mir Malevitch et Deux têtes, de Picasso. Ces œuvres se situent dans une période très courte, de 1909 à 1915, et viennent combler une lacune importante au sein des collections en intégrant des courants absents jusqu’alors, à savoir le cubisme, le futurisme et le su-prématisme russe.

Cette œuvre de Picasso a connu plusieurs aventures avant d’aboutir à Liège. De galerie parisienne en gale-ries new-yorkaises en passant par le Moma entre 1964 et 1977, elle est reprise dans la majorité des catalo-gues raisonnés consacrés à l’abondante production de l’artiste : Christian Zervos, Pierre Daix entre autres, ainsi que dans de très nombreux catalogues d’exposi-tions, à New-York (Moma), San Franscisco, Philadephie, Richmond ou Paris (Grand Palais).

À l’origine, il s’agit non pas de deux mais de trois têtes, ainsi que le dévoile une photo prise par le peintre lui-même. Selon le collectionneur et marchand d’art pa-risien Daniel-Henry Kahnweiler, qui fut notamment propriétaire de « La famille Soler » dans les années 1912-1913, c’est André Level, amateur d’art moderne et propriétaire de la galerie Percier à Paris, qui aurait coupé la toile en deux. Plus tard, en 1920, un essai de reconstitution est tenté mais ne convainc pas l’artiste qui accepte finalement de considérer et de signer les deux toiles séparément.

Pour Picasso, les débuts de l’aventure cubiste re-montent à 1906, lors d’un séjour à Gosol, petit village ca-talan proche d’Andorre, qui correspond à la découverte de l’art roman ibérique et d’une statue de la Vierge du 12 e siècle. Cette période correspond aussi à l’engoue-ment presque fanatique de Picasso pour l’art nègre, ses statues, totems, masques, qui représentent à ses yeux « ce que l’imagination humaine a produit de plus puis-sant et de plus beau » et qui le conduiront vers « l’écla-tement de la forme homogène», pour reprendre les termes de Kahnweiler.

Ces « Deux têtes », même privées d’une partie de la composition initiale, sont très révélatrices du chemi-nement de Picasso vers le langage cubiste. Le tableau se situe six ans après « La famille Soler » et deux ans après « Les Demoiselles d’Avignon ». Commencé au printemps 1907 et laissé inachevé, ce tableau-mani-feste sera considéré à posteriori comme le point de départ de la révolution cubiste. À l’époque, Picasso sera bien seul dans cette aventure. Autour de lui, tous parlent « de quelque chose de fou et de monstrueux». Parmi ses amis, les réactions sont sans équivoque : pour Braque, c’est « comme si quelqu’un buvait du pé-trole pour cracher du feu», Derain lui s’attend « à retrou-ver Picasso pendu derrière son tableau tellement cette entreprise paraissait désespérée» (propos recueillis par Kahnweiler). Mais rien n’y fait, l’artiste poursuit son but : rompre avec l’image ressemblante pour en saisir tous les aspects en fragmentant et juxtaposant les plans.

À l’été 1909, il se concentre sur l’étude du visage fé-minin, plus particulièrement celui de Fernande Olivier, sa compagne et modèle. Initiés à Paris, ces travaux se poursuivent lors d’un séjour en Catalogne, dans le vil-lage d’Horta de Ebro. L’étude « Deux têtes » appartient à la phase expérimentale du cubisme. Une multitude de facettes juxtaposées décompose et recompose les traits du visage, tout en préservant l’expression et la force psychologique de son modèle. Les traits sont nerveux, les lignes esquissées, la gamme chromatique est dominée par les bruns et ocres. Cette juxtaposition de deux visages, l’un de face, l’autre de trois-quart de profil, l’un plus construit que l’autre, illustre l’évolution progressive de la démarche de l’artiste. Le processus de plus en plus construit aboutira quelques mois plus tard à la sculpture en bronze, « Tête de femme. Fer-nande », de l’automne 1909, qui fut exposée à Liège en 2000.

 

Régine Rémon
Première conservatrice honoraire
Musée des Beaux-Arts