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Oeuvre du mois - Marie Zolamian, Saturne


Huile sur toile marouflée sur panneau,
2019, 41 x 62,5 cm, AM 1286,
Acquise par la Ville de Liège à l’artiste, 2020.

 

Marie Zolamian (1975, Beyrouth) vit et travaille à Liège, après avoir fui le Liban avec sa famille, à 15 ans. À 20 ans, elle entame des études en marketing pour, en fin de compte, entrer à l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège où elle est aujourd’hui professeure de peinture. Artiste pluridisciplinaire, Marie écrit, peint, dessine, réalise des vidéos et diverses installations.

Chez Marie Zolamian, le sujet dicte avant tout la technique employée. Les moyens sont variés. En revanche, sa démarche et ses thèmes de prédilection sont souvent identiques. Que ce soit à travers ses sources d’inspiration ou ses champs d’action, l’artiste traite du déracinement, de l’exil et de la recherche d’identité.

Elle parle aussi de l’intime. De ses souvenirs intimes, de son présent intime. Permanence de l’image, Marie Zolamian tente de fixer ces moments qui la nourrissent depuis l’enfance. Sans nostalgie ni admonestation, elle a cette volonté de partager avant tout et de faire exister ces exils, ces guerres, mais aussi ces mille et une histoires fantastiques qu’elle a compilées. Imaginaires ou réelles, les brèves que raconte l’artiste à travers ses petites peintures ou petits dessins combinent à la fois Orient et Occident. Elle apprécie tout autant la peinture des Primitifs Flamands que les miniatures persanes. Cette combinaison et ces croisements culturels rendent l’iconographie de l’artiste extrêmement riche.

L’œuvre acquise par le Musée des Beaux-Arts en 2020 fait partie d’un corpus d’une quarantaine de peintures de petits formats exécutées entre 2018 et 2019. Celles-ci ont fait l’objet d’une exposition à la Galerie Nadja Vilenne (quartier Saint-Léonard, à Liège) avant le premier confinement.

Ces récents travaux font partie des recherches réalisées en amont d’un chantier considérable entrepris en 2017, la réalisation d’une mosaïque au sol commandée par le Musée des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA). Marie Zolamian l’a imaginé comme une compilation, fragments de tableaux des collections du musée anversois et de figures chimériques. Avant et pendant ce travail d’artisanat, l’artiste a beaucoup étudié et dessiné ces figures et ornements dont elle s’inspire pour les transposer en petites tesselles de marbre. Elle explique son approche de la mosaïque comme des particules d’histoires qui, assemblées, forment un tout. Dans son atelier, l’artiste peint simultanément plusieurs œuvres à la fois. Les toiles en création sont accrochées côte à côte, dialoguant ainsi entre elles. Ses travaux ne forment qu’un. Souvent, ses compositions s’exécutent sur de longues périodes. Elle l’entame puis y revient encore et encore. Plusieurs couches de peinture se superposent alors pour ne former qu’un. Ne passant jamais par un dessin préparatoire, l’artiste amène le sujet par son geste. Ainsi les créatures et les paysages apparaissent sous son pinceau. C’est l’acte de peinture qui importe, écrit-elle.

En perpétuelle recherche de couleurs et de lumière, Marie Zolamian peint la figure humaine. Celle-ci est « un prétexte à observer l’individu, ses us, ses coutumes, ses habitudes »1 , explique-t-elle. Cette série de travaux récents illustre des sujets aux allures mystérieuses relevant à la fois de la mythologie romaine, juive, persane et de l’imagerie collective occidentale ou orientale. Dans Saturne, thème de la mythologie romaine par excellence, la figure humaine se mêle à la forme animale. Homme au profil simiesque et aux jambes humaines, figure mi-homme mi-cervidé, la liste de son bestiaire est longue.

Appliquant un style ornemental plus ou moins marqué sur chaque peinture de la série, l’artiste utilise des couleurs vives et contrastées ce qui donne une certaine profondeur aux paysages. Marin ou végétal, le paysage est travaillé avec grand soin. En effet, le motif occupe une place importante dans cette série de petites peintures. Traité en Horror vacui [latin : « horreur du vide » (litt.) qui consiste, en art, à remplir toute surface de petits détails], l’arrière-plan regorge de ces motifs. Cette horreur du vide fut très à la mode en Occident, à l’époque victorienne (milieu du 19e siècle, en Angleterre) mais bien avant, dans l’art islamique ou mozarabe. Dans les années 1950, Ernst Gombrich, historien de l’art viennois, définit cette horreur du vide comme un fonctionnement de lecture pour donner un cadre aux images sacrées. « Plus les éléments du cadre sont riches, plus le centre gagne en dignité », écrit-il. C’est précisément ce mode de lecture que l’artiste met en pratique dans la composition Saturne. Malgré les falaises ocres et la végétation verte luxuriante, les figures thérianthropes sont au centre de notre attention.

Notre rationalité voudrait sans doute pouvoir se référer à un épisode mythologique connu. Pourtant, les codes iconographiques ne sont délibérément pas évidents. Qui est l’homme dans une peau de cerf ? Où est Saturne et que fait-il ? S’il est au centre, en train d’engloutir son enfant dans cette bulle bleue, la représentation s’avère nettement moins dramatique que celle qu’en faisait Goya, en 1821 (Saturne dévorant son enfant, huile sur toile, 1821-23, conservée au Prado, Madrid). S’il s’agit d’une référence aux Saturnales [fêtes populaires romaines organisées avant le solstice d’hiver] durant lesquelles l’ordre hiérarchique établi était inversé (comme selon les rites carnavalesques), le personnage de droite pourrait être déguisé pour célébrer le dieu Saturne. La présence du cerf, animal fréquemment représenté dans de nombreuses cultures, peut aussi bien être emprunté à l’iconologie païenne, chrétienne, gréco-romaine qu’asiatique ou nord-africaine.

Mêlant les éléments ornementaux d’inspiration orientale et les dieux romains, dans un paysage idéalisé, Marie Zolamian avance dans sa peinture avec l’objectif constant d’interroger la notion d’affiliation et d’appartenance à une communauté, un territoire. « Explorer ses propres frontières et appréhender par la trace, un rapport au réel, telles sont les occurrences de la production de l’artiste », écrivait Pascale Viscardy, critique et historienne de l’art (en 2010).

Avec une grande délicatesse et beaucoup de sensibilité, Marie Zolamian crée un monde à son image et nous le partage. Entrer dans son œuvre, c’est ouvrir des fenêtres sur un univers nouveau, poétique et chimérique, qui laisse la place au visible et aux forces invisibles et mystérieuses cachées sous le réel.

Fanny Moens
Conservatrice
Musée des Beaux-Arts de Liège – La Boverie